C’est l’histoire d’un être.


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C’est l’histoire d’un être dont on ne s’accablera pas du sexe. Ni de l’apparence, ni de l’éducation, ni de la vie, ni des goûts, ni d’un faciès plutôt ingrat ou plein de joliesse. C’est l’histoire d’un être, donc, au milieu d’une place bondée de ses semblables. Un énorme cube de verre enveloppe cet être dont on ne sait presque rien. Ses hauteurs donnent autant le vertige qu’elles étouffent. Des parois à la fois robustes et frêles le composent, selon l’œil qui les regarde. Et ça tombe bien car c’est ce dont on parlera aujourd’hui. Existe-t-on au travers de nous-mêmes ou au travers des reflets des yeux de ceux qui nous entourent ?

Car cet être est coincé dans ce maudit cube de verre, avec une énergie à en faire péter les murs. Mais malgré l’intensité de ses cris sourds, la foule va et vient sans un regard. Qu’il s’exprime par colère ou avec la sagesse des anciens, la foule persiste dans son acharnement d’ignorance.

Il pourrait avoir essayé de se faire entendre ou n’avoir jamais connu d’autre condition et s’en accommoder. Il pourrait y avoir tellement de possibilités mais une seule persiste pour son entourage : la négation. Dans un contexte qui impliquerait une absence de levain, on aurait fait appel à diverses associations mais ici, il n’y a personne. Rien ni personne pour défendre le paria qu’il est malgré lui.

Cette grammaire relationnelle a souvent raison de notre héros tragique. C’est vocalement fatigué qu’il laisse glisser son échine contre le mur de verre. Ses lamentations n’ont altéré aucune trajectoire humaine. Quelquefois, il accuse le coup et se plante un glaive dans l’âme. S’il avait crié plus fort, on l’aurait sûrement entendu. S’il avait choisi d’autres appels à l’aide, quelqu’un aurait prêté l’oreille. Les suppositions dansent dans son esprit au rythme d’une des mélodies du Malin.

D’autres fois, parmi ses larmes et les contractions douloureuses de son cœur, une voix lointaine lui ordonne de se relever. De laisser exprimer sa peine mais de ne pas lâcher la bride des mains. En d’autres mots, de pleurer debout. Alors, c’est au centre de l’immense cube qu’il se place pour être au plus près de lui-même. Là, immobile et silencieux, il observe. Il tente de comprendre. Il décrypte les visages, la posture de cette femme accrochée à son téléphone, le regard de cet homme désabusé, le sourire enjôleur que cette jeune femme vêtue de rouge lance à un avocat en costume. Il voit très distinctement tout ce qu’il se passe en chacun d’eux. La peine inconsolable des uns, la félicité rayonnante des autres. Il voit et sent tout.

Mais alors, il s’éloigne de lui et se fait leurrer par sa souffrance. Alors, pour rattraper son retard dans la course, il compare les infos récoltées à la lumière de ce qu’il vit, à l’intérieur. Et la lumière ne fut pas. Ou trop peu souvent pour s’en réjouir assez longtemps.

La colère entre parfois sur scène. Qu’ont-ils à s’obstiner ? Ne suis-je pas assez grandiose ? N’ai-je pas passé des mois à crier ? Ne me suis-je pas évertué à concurrencer les formules pour conforter mon audience ? Qu’ont-ils ? Qu’ont-ils à ne pas m’entendre ?

Mais… Aussi forte que cette colère puisse être, elle se volatilise très vite lorsque l’un des passants s’arrête enfin. On ne sait ce qui a causé ce succès. Peut-être l’écho des cris ou celui du silence. On ne sait pas, notre héros non plus. Le voilà rassuré, son but est atteint. L’homme s’avance, défronce les sourcils et tend l’oreille. L’heure de gloire est arrivée, il est question de sortir son plus beau costume, ses mots les plus élégants, ses gestes les plus séduisants. Le passant acquiesce, impose l’osmose. C’est alors que son compère ne tient plus en place. Enfin, un reflet ! Enfin, un regard dans lequel je suis compris ! Dans lequel je vis ! Enfin, mes amis !

La félicité s’empare de son cœur autrefois meurtri. Ce dernier éclate en élans d’amour. Il oublie, il oublie tous les forfaits de ses anciens bourreaux. Venez, mes loyaux amis !

Mais voilà… Voilà que le miracle tant attendu s’évapore. Disparu, le mirage ! Un mot de trop, celui qu’il fallait absent de l’étalage. Il n’en fallait pas moins, même s’il en avait fait plus. Notre héros fait marche arrière, un bond vers la case départ. La tête entre les mains, comme dans les films. L’incompréhension omniprésente, comme dans la vie.  La tristesse, la haine, le déni, l’oubli puis ça recommence.

Il n’y a aucune fin à ce récit, pas de conclusion lisse et inspirante pour donner la pêche après une journée moyenne. Il n’y a rien de plus que quelques éléments jetés dans le vide car tout ce que je pourrais dire n’aura jamais la signification que je désire chez ceux qui me lisent. Autant que j’aimerais être comprise, on ne se comprend qu’au travers de notre propre reflet. C’est nous-mêmes qu’on recherche chez les autres. Comme un enfant qui tente chaque nouvelle fois de distinguer son reflet comme si c’était la première. Et quand cet écho se trouve, la joie entre en jeu. Et quand il ne se trouve pas, on donne l’impression d’en être brisé. Mais dans ce cas, comprend-t-on vraiment celui qu’on utilise pour miroir ? Fait-on autre chose que s’écrire quand on s’adresse aux autres ?

Comprends que la question n’est que rhétorique car à défaut de vivre ce pour quoi on nourrit l’espoir, il nous reste la philosophie de nos illusions.

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3 réflexions sur “C’est l’histoire d’un être.

  1. Salam Aleiki S,
    Autant j’ai toujours adoré tes textes extrêmement bien écrits et qui traitent de sujets tous plus actuels et importants les uns que les autres, autant la je suis…. Soufflée.
    Parce que c’est actuel à la minute près pour moi et ça me touche au coeur Wallahi. Je n’arriverai pas à décrire ce que je ressens maintenant. Allah ye7miki S. Allah ye7miki. Et merci
    Sarah.

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  2. Salam aleykoum,

    Je comprend, mais je serais peut être un peut moins négative … Même s’il est vrai que ce que tu décris arrive, est arrivé, nous arriveras encore, nous pouvons nous en défaire, nous détacher : en nous détachant de la dounya, en nous raccrochant à allah en plaçant l’important, le but ailleurs, en essayant de combattre notre égo, notre nafs, en tentant d’être vrai, face à celui qui est As Sadiq ( le véridique ) Alors c’est un combat, un vrai combat, celui de sortir de ce cube ! Jihad an nafs …

    Aimé par 1 personne

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