Lettre d’une fille d’Algériens.


#.

Je n’ai pas connu tes crimes, si ce n’est de la bouche de mes aînés.

Tu semblais t’être imposé alors qu’on ne t’aurait pas refusé l’hospitalité.

Des femmes, des hommes, des enfants ont disparus.
De leurs derniers souffles, certains connaissent l’histoire tandis que d’autres semblent être pleurés dans ton silence.

Et voilà qu’à ton tour, tu veux disparaître.
Encore et toujours, un paquet d’années après les faits.

J’ai le confort du spectateur, le recul de celui à qui l’on raconte.
Je pourrais t’en vouloir, te haïr, partir en guerre contre toi.

Mais je veux comprendre.

Comprendre l’horreur que tu fais passer pour une histoire d’un soir.
Comprendre ce que tu ne te remémores que dans des termes plats.

Alors raconte, c’était comment autrefois ?

Il paraît que l’Algérie était belle avant toi. Puis… Une vierge déflorée sans amour ni pitié.

Ils sont morts, ceux que tu as connus.
Et pourtant bien vivants dans la mémoire des leurs.

Peut-on seulement disparaître quand on a trahi ? Violé, menti, les mains pleines de sang ?
Peut-on, sans indécence aucune ?

Je veux que tu regardes sans te bander les yeux.
Que tu reconnaisses sans faire la moue.
Et enfin, que tu cesses ce qui ne semble jamais révolu.

Il est toujours très difficile de crier à celui qui n’entend pas. De faire la connaissance d’un homme qui nous tourne le dos.

Et pourtant, je me dois de le faire. Pour ne plus te laisser faire.
Car te connaître hier me permet de te comprendre aujourd’hui.
Et par ce savoir, je me saurais aussi.

*

À une fille d’Algériens,

Je suis fille, moi aussi.
Descendante de ces invités que tu dis indésirés.
Recruteurs de harkis. Tueurs de fellahs.

Indésirables.

Je n’ai rien demandé et toi non plus. Tu me réclames des comptes. De reconnaître ce que les miens n’ont jamais admis.

Je suis désolée mais je ne peux rien pour toi.
Je ne peux déjà pas grand chose pour moi.

Peut-être l’avez-vous bien mérité ? Peut-être en aviez-vous besoin ? Peut-être était-ce une erreur ?
Mais qu’y puis-je ?

On me demande de porter des faits que je n’ai pas dessinés.

Pourquoi n’essayes-tu pas d’oublier ? De ranger ces horreurs, une fois pour toutes ! Tu ne trouves pas ça malsain de déterrer des morts ?

Tu sais, Capri, c’est fini et pour eux aussi.
Mais toi, tu es encore là.

Tu peux devenir ce que tu veux, tu as tous les droits. Liberté, égalité, fraternité, ça ne t’inspire donc pas ?

Mets-y du tien.
Tu verras, on oublie vite.

Au début, j’ai eu du mal, moi aussi. Mais face à la douleur, quel meilleur anesthésiant que le déni ?

Le nègre des champs parlait de novocaïne.

Moi, j’en suis pleine.
Je plane au dessus de tout ça.
Et quand ça me rattrape, je grimpe un peu plus.

C’est un conseil d’amie, de fille d’ennemie.

Tu verras, ça te passera.

S.

NB : Textes pondus à l’occasion d’un atelier d’écriture autour des travaux de Frantz Fanon et Aimé Césaire. 2013.

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2 réflexions sur “Lettre d’une fille d’Algériens.

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