Albatros.


#.

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

Il parait qu’ils sont nombreux, ces oiseaux bicolores. De grandes plumes sur le dos, des illusions de grandiosité dans le ventre. Apathiques bêtes, on passerait devant sans se douter de ce qu’ils gardent précieusement. Ils survolent les têtes, se sentent libres au-dessus d’elles. Prennent de grandes inspirations et parfois confiance en eux. Là-haut est leur terre d’Éden, où toutes les folies deviennent raison. Affranchis de tous cadres, toutes craintes esquissées par d’autres, ils peuvent enfin Être.

Là-haut, leur esprit peut voguer sur toutes les mers qu’il courtise. Somptueux moteur qu’est leur mécanique, ils peuvent tout se permettre même s’ils ne suivent pas toujours. Des ramifications pour chaque pensée.

L’arborescence pour racine, ces oiseaux-là ne se connaissent souvent que très peu. Ils pensent illustrer la marginalité, la différence qui se fait tare. Ils survivent, à défaut de pouvoir se vivre sans entrave. Considérant ces petits moments d’authenticité, loin des autres, comme des bouffées d’air. Jamais, ils n’espèrent vivre cela comme rythme de croisière.

 

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Mais voilà qu’ils rejoignent la terre, de gré ou de force. Ces rois de l’azur trébuchent, se plantent carrément. Heurtés et heurtants, ils se blessent et se font incompris. Honteusement maladroits, ils se mésestiment un peu plus. Car ils ne sont plus dans les hauteurs libératrices, l’altitude n’est plus leur seule référence. Leur souffrance est lourde, bien trop pour ces pattes frêles. Ils se doivent de se comparer aux autres qui n’ont que peu en commun. Le « Think out of the box » est leur slogan imposé. Les choses vont trop vite pour eux et pas assez pour le reste… Forcément, le bât blesse.

La blancheur de leurs imposantes ailes se fait doucement grisâtre et bientôt, ils font tomber le rideau de scène. Laissez-moi fuir si vous ne daignez pas m’accepter ! De tout ce qui m’étouffe, affranchissez-moi ! Ne m’étreignez plus !

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Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Ah, comme on se moque de leurs doléances… Partir ? Mais ou iriez-vous ? Qu’y a-t-il de mieux qu’ici ? Êtes-vous inconscients ? Ou sans doute fous ?  Un interrogatoire renforçant leur désir d’apatrides convaincus.

Ils se trouvaient beaux presque magiques et tout d’un coup, se sentent inutiles. Chaque éclat de différence se voit brimé, avili, rendu illicite. Chaque questionnement est soumis au silence. Des égarés, anormaux, pervers, bizarres, névrosés, ânes, perdus, mal dans leur peau… Les quolibets deviennent devoir social.

La rigidité, quant à elle, se met en ménage avec la créativité, indomptable disciple. Et voilà que le divorce déchirant se profile à l’horizon. Ou la plongée dans les ténèbres. Tous les masques sont de sortie : colorés, noircis par la laideur environnante, vierge de tous élans… Chaque Albatros optera celui qu’il est prêt à porter.

 

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Ils ne sont pas tous poètes, ces oiseaux-là ! On les trouve sous bien des costumes et de bien des manières. C’est un véritable exil qu’ils vivent au rythme des autres. Alors parfois, ils jouent le jeu, se fondent dans la masse. Se perdent et se trouvent quelques fois.

Par magnétisme, ils s’attirent entre eux. Une hypersensibilité se connectant à une autre. Quand cette rencontre se produit, les camisoles tombent. Recroquevillés hier, fiers aujourd’hui. Ils caressent leurs connexions du bout des doigts. À la manière d’amants, célèbrent chaque éclosion d’altérité. Comme un happy end auquel on ne croyait plus. Euphonie sourde, symbiose touchante. Enfin, ils peuvent régner parmi les nuées. Malgré leurs ailes de géant, leur différence est enfin assumée. Assumée et aimée.

 

Charlie tafseerisé by myself.

NB : Ce texte comme un salut à tous mes frères et sœurs Albatros. Qu’Allâh vous permette de vous découvrir chaque jour qu’Il accorde et de faire de votre marginalité, le plus beau des trésors ici-bas. :)

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2 réflexions sur “Albatros.

  1. Amine amiNE AMINE!

    C’est sublime, ma soeur… J’ose à peine commenter, rien à répondre à ce texte magnifique, & en même temps je voudrais répondre à chaque ligne en commençant par crier « OUIIII J’adhère! » Alors il vaut mieux me taire & le relire encore & encore.
    Merci ma soeur, Barak’Allah fiki. Ce texte est un trésor pour moi (non je n’exagère pas, tu écris ce que j’aurai aimé crier en souriant).
    Je ne peux même pas relever un extrait en particulier, bien que j’aime tout particulièrement le dernier paragraphe: « Par magnétisme, ils s’attirent entre eux… »
    C’est assurément ce qui se produit ici, sur ton espace ;)
    MERCI. Qu’Allah te protège.

    Aimé par 1 personne

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