« Bonne journée. »


#.

Lundi matin, froid sibérien.
Une rime qui n’est pas agréable à vivre.

Je n’aime pas les lundis hitleriens qui mettent un gros stop à tes kiffs du week-end.

En fait, je n’aime pas les matins tout court.

Particulièrement ceux où, après un réveil naturel, je ne peux pas me prélasser dans mon lit… À profiter de la chaleur qu’il me procure à chaque rencontre. Ceux qui ne me laissent pas prendre mon petit dej’ sans devoir multiplier les coups de cuillères en respirant comme si j’avais Usain Bolt pour concurrence. Toute cette course entre habillage et préparation de sac du jour qui fait que tu te demandes pourquoi on a toujours pas inventé le bouton pause sur tes 24H.

Bref, je n’aime pas les matins de roms à qui on démantèle le camp à 6 heures tapante.

Une fois ma tenue de super-emballée-parée-pour-le-froid mise, j’enchaine le périple : marche-bus-marche-métro-marche-gare. Une heure de transports entourée de gens grognons, à moitié réveillés, qui ne te laissent pas facilement descendre du wagon, qui puent parfois (trop souvent ?). Pourquoi je n’ai pas de permis et de voiture déjà ? Ah oui, parce que je suis pauvre. Mais disons le haut et fort : Malgré tout l’argent que ça te dévalise, la voiture est quand même le seul endroit où on ne t’impose pas une odeur d’ognon grillé. Et ça a du bon.

Quelques pensées philosophiques plus tard, me voilà sur le quai d’arrivée. Une poignée de mètres me sépare de ma destination. Je monte les escaliers sur la pointe des pieds en poussant bien fort, une sorte de step 2-en-1 pour future-ex-glandeuse.

Toujours le même rituel. J’arrive à la porte vitrée, je la pousse, la chaleur m’accueille. Je tiens la porte ouverte d’une main pour la personne suivante parce que je suis une meuf sympa dans la vie. Coup d’œil à l’écran d’affichage des trains de retour pour Bruxelles, même si les horaires sont immuables, TOC quand tu nous tiens…

Rapide regard sur quelques usagers en mouvement alors que je ne connais quasi personne dans cette ville. Un peu comme un cow-boy qui débarque dans une nouvelle contrée. Sans l’esprit western, ni le fidèle destrier. Bon, ça donne plus rien au final…

À la table de ce café annexé à la gare, un homme est assis. Il ne fait pas partie de la foule en mouvement. Pas de café caramel devant lui, pas de jus de fruits banane-kiwi-framboise fraichement pressé. Une capuche sur la tête, les mains entre les jambes, se balance d’avant en arrière. Il faut dire qu’il ne fait pas une chaleur tropicale. Il est négligé, la peau brunie par l’hygiène en cavale, la barbe en bataille. Il ne faut être appelé « œil de lynx » pour comprendre que son chez lui, c’est la rue.

Il y en a de plus en plus ces temps-ci. Dans les métros, en plein centre-ville, près des gares ou errants ci et là, il y en a trop à mon goût. Je ne dis pas ça pour faire la bourgeoise mais quel genre de société humaine peut se regarder en face avec autant des siens sans toit ni pain ?

Je les appelle :
« Les oubliés du capitalisme »
Fais du chiffre ou crève.

690 SAMUSOCIAL-15

En attendant, tu seras un de ces fantômes qui rôdent dans les abîmes du système social. Et tu t’habitueras tellement à cette routine morbide que tu ne seras plus apte à te réintégrer à cette société qui t’a tourné le dos toutes ces années. Elle essayera de te tendre la main pourtant, comme pour gommer sa trahison.
Puis elle t’accusera de ne pas vouloir de cette aide, ingrat que tu es.

« Il est mieux à la rue, il ne connait que ça« .
Bien sûr que non ! Il avait peut-être une famille, un taff, une femme et des enfants ? Et un jour, taff, il n’a plus et la dégringolade commence.

De PDG, il passe à SDF : toujours trois lettres mais deux mondes qui ne se regardent pas.

Et le trauma est si lourd, qu’on s’oublie mot pour mot. Les odeurs, la crasse, la raison et l’ivresse jouent sur la même scène. À chaque acte, son script. Il n’y a plus ces conventions sociales qui te faisaient passer pour le bon employé du mois. Plus de fierté minimale qui t’empêche de fouiller les poubelles, de te battre pour un fond de canette Jupiler.

On ne vit pas, on survit.
Et on se moque du regard que l’on porte sur soi et encore moins celui des autres.
« À quoi bon les apparences quand tout ce qu’on veut, c’est cacher la mienne ?« 

***

Je ne veux pas lui donner d’argent. J’aurais peur qu’il aille s’acheter de l’alcool avec et participer indirectement à ça. Je repense à une tablette de chocolat au lait et noisettes entières. Je la dépose sur la table et dégaine un sourire pour tenter d’égayer son visage.

Je pars en finissant sur un « bonne journée » on ne peut plus niais. Un « bonne journée » qui me dégoûtera de moi par la suite. Il ne sourit pas, me regarde à peine. Ne lâche aucun « merci » escompté, aucun sourire. Son expression ne change pas, il se contente de regarder lascivement le butin et tend une main pour le saisir. Pendant quelques secondes, mon cerveau me lance un : « Il pourrait quand même être reconnaissant, au moins un merci. »

Voilà comment se racheter une conscience puis s’auto-dégoûter en 3 secondes. Je crois faire ma BA du jour, mes excès seront moins coupables ensuite… Jusqu’à me surprendre à en attendre une médaille.

Quelle valeur a ce « bonne journée » ? Quelle différence pour lui entre le jour et la nuit ? À tirer la vie comme on tire un boulet, sans savoir si aujourd’hui il mangera, sans savoir si ce soir, le froid ne le tuera pas.

Bonne journée… La mienne ne le sera sans doute pas. En lâche, je trouverais, comme chaque jour qu’Allâh m’offre, mille et une façons de me dire que j’en ai marre que les gens aient pour projet de vie de me soûler profondément. Que j’ai faim, que le cours m’ennuie, que ce train est supprimé, que ce bus n’arrive pas, que j’ai froid, que je suis fatiguée, que j’ai envie de mon lit, qu’il y a un bug de réseau, que j’ai oublié ma bouteille d’eau…

Tout ça en évinçant d’un revers de manche, aussi volage qu’ingrat, tous les bienfaits dont je dispose sans qu’une seule perle de sueur n’orne mon front.
Sans que je ne prenne le temps d’être reconnaissante.
Sans que je ne les remarque, tellement ils n’ont jamais manqué.

Bonne journée… La sienne le sera sans doute car il aura trouvé un peu de chaleur et de quoi caler son estomac jusqu’au prochain grincement. Une fois réchauffé par l’alcool, il rira de ses collègues de galère. La vie est peut-être plus simple pour lui, elle s’en tient aux minimas tandis que je rêve de millions de choses comme pour échapper à ma réalité.

Il ne rêve pas de vivre, il vit.

Un même sentiment amer quand je fais le point. Quoi qu’on fasse, ce n’est qu’un cataplasme sur une jambe de bois. Après une distribution, je rentrerais chez moi. Quand j’ai du mal à me réveiller, lui ne s’endort qu’à moitié. La roue tournera possiblement toujours de mon côté : frigo plein, chaleur, amitiés, amour, épanouissements… La vie vitesse grand luxe.

Pour lui, la roue s’est arrêtée depuis longtemps et tant que réelle réforme il n’y aura pas, tant que seule et unique réforme viable ne s’établira pas, rien ne prendra empreinte dans le temps. Ça ne sera que des sparadraps posés sur autant d’hémorragies que portent de paradoxes ce qu’on appelle « monde moderne ».

Alors à force de résolutions,
Je l’attends,
Cette révolution.

S.

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3 réflexions sur “« Bonne journée. »

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