Opinel.


#.

Poses-toi que je te raconte les faits.

Une histoire glauque sans une goutte de sang versée. Tout part d’une battle de regards unilatérale. L’une en voulait à l’autre sans que cette dernière ne sache ses tords. La première repartira comme elle est venue, un peu plus répugnante à l’intérieur. La seconde, elle, restera sur les lieux du crime. Malgré les heures, malgré les années.

Tu vas très vite comprendre pourquoi…

*

Assise au fond du métro, là où on pose le regard sans le vouloir. Soirée calme, peu de passagers dans le wagon. Ayâ prend le même itinéraire tous les soirs. Le balancement du train la berce toujours à l’identique. L’œil hagard, elle passe en revue les gens assis en face.

Un bruit strident, son attention est troublée. Les portes s’ouvrent pour laisser embarquer quelques usagers. Parmi la foule montante, elle croise le regard d’une sœur de Foi. Elle l’a reconnue à la pudeur qu’arborait son apparence. Ayâ allait lui sourire car elle s’y voyait dans quelques temps quand elle a vu que ce n’était pas le moment.

Pas le moment de jouer l’innocente, ce soir elle ne rentrera pas indemne.

Cette fraternité ne fut qu’un mirage. De ce regard échangé, l’Opinel jaillit jusqu’à son abdomen. De la juge à l’accusée. 15 centimètres.

 » Pfff… Comment ose-t-elle ? Quelle dépravée… Les anges la maudissent et elle fait la belle. Vas te faire voiler ! Tu m’exaspères… Elles sont toutes exposées comme des morceaux de viande. Si tu meurs ce soir, c’est chaud pour toi. Pour un p’tit voile, tu fais la chipoteuse. Tu préfères ton slim pitoyable et ton ombré regrettable que le vêtement de la piété. Regardes-moi. Admires celle que je fantasme être. Regardes ! Comme est belle ma piété ostentatoire. Difforme ? Tu parles, j’ai l’image qu’il faut. Dans les règles de l’art. J’ai pris ma place sur les bancs des élus. Au-dessus de moi, c’est le soleil. Mon ticket pour le paradis dans la poche droite. Je ne t’inspire donc pas ?! Bien sûr que non, avec ce que t’as compris de l’Islam… « 

op

Ayâ a du mal à respirer, l’air la fuit. Son œil se glace, fixé sur la meurtrière. Une flaque de sang invisible et personne pour l’aider. Normal, aucun n’avait rien vu. Le crime parfait. Aucune preuve donc aucune accusation. Elle retint sa respiration, la main au cœur : Méritait-elle un tel procès ? Trop peu de temps pour interroger les faits, son cœur en sera marqué à jamais.

L’apparence ne fait pas la pieuse mais on l’avait éventrée avant même qu’elle n’affiche sa piété naissante.

Ça fait 4 ans et sa mémoire n’oublie pas. Lorsqu’elle rencontre son reflet, les retrouvailles sont toujours brèves. A l’intérieur, elle a retourné la terre, planté quelques graines mais rien n’y fait.

Il semble qu’on ait posé des chrysanthèmes sur sa religiosité.
Malgré elle.

Ayâ a laissé la plaie ouverte bien que les saisons se succédaient. Elle a été traversée par la tristesse, le dégoût, la colère puis la lucidité. En quête de guérison, son âme a vagabondé entre bien des paradis artificiels. Musique, rires, rencontres et évasions.

Mais ces brèves oasis anesthésiaient la douleur, elles ne la guérissaient pas.

Le front au sol, elle put commencer l’opération. Son courage au bout des doigts, elle a plongé les mains dans la poitrine. Un minuscule caillot noir en sortit. Petit par sa taille, lourd par sa toxicité. Il lui a plombé le cœur toutes ces années et le voilà extirpé.

 » N’avons-Nous pas ouvert pour toi ta poitrine ?

Et ne t’avons-Nous pas déchargé du fardeau qui accablait ton dos ? « 

Coran.

Sommes-nous ce que nous portons ? On porte ce que l’on pense être. Les mètres de tissus pour rattraper nos années dévêtues, nos poils hirsutes pour effacer notre vie où on vivait l’égarement, rasé à blanc.

Pourtant, on sera mangé par une flopée d’insectes.
Pourtant
, on sera enterrés nus.
Pourtant, ces apparats ne garantissent rien.

Autant de pourtant alors pourquoi ?
Pourquoi l’orgueil ?

Si Allah a créé des êtres émotionnellement forts, il y en a d’autres qu’un rien marque, parfois à vie. Nos excès de zèle laissent des traces qui peuvent devenir indélébiles. Que dirons-nous le jour des comptes ? Quel sens donnons-nous à la fraternité qui nous lie ? Qui est meilleur que qui ?

*

Voilà les faits. Des histoires comme celle-ci, j’en ai plein. Des deux, je ne jugerais aucune. La victime s’en sortira. Elle sait qu’on finira poussière et que ce qui compte c’est ce qu’elle aura mis de côté. Ou alors elle enterrera elle même sa piété… Et là, faut craindre pour le bourreau. On pourrait la taxer d’orgueilleuse, d’hautaine, de culottée, voire même d’égarée au cœur dur mais… Entre nous, que celui ou celle qui n’a jamais gonflé son âme d’orgueil en jugeant allègrement l’autre me jette la première datte.

Je ne jugerais personne. Sinon moi-même.

S.

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9 réflexions sur “Opinel.

  1. Salam Aleykoum Wa Rahmatullâh,

    Magnifique ce texte ma soeur Mashâ Allâh, si bien écrit et si véridique, j’aime le style que tu as utilisé pour mettre le doigt sur cette vérité cinglante, merci à toi, en fait ton texte nous renvoie à l’humilité. QUi sommes nous pour juger?pour nous sentir supérieure? et cette impression de supériorité s’insinue si souvent malgré nous car de façon très sournoise!
    Après, dans ce que tu racontes, je m’imagine la scène, que la soeur voilée n’ait pas répondue au sourire et a toisé l’autre soeur non voilée physiquement, c’est mal, mais c’est qd même bien par cet habit que l’on reconnait si une femme est musulmane ou non, je veux dire on doit passer le salam à nos soeurs, mais comment le passer si elles ne portent pas le hijab car du coup on ne peut pas savoir si elles sont musulmanes ou non, tu vois ce que je veux dire?
    APrès je pense que ça n’est pas trop le sujet de ton texte et qu’il est bcp plus profond que ma simple interrogation.
    Ne pas s’arrêter aux apparences, se sentir tjs bienveillante, souriante, ne pas juger ni dans son coeur ni dans ses yeux ni avec sa langue et ça, c’est pas tjs simple pourtant!
    Mais il le faut, c’est un de nos Jihâd!
    Baraka Allâh Ufiki ma soeur pour ce beau rappel, effectivement, on a une responsabilité énorme car de notre comportement on peut aisément renforcer quelqu’un ds son hostilité à l’Islam comme par un beau comportement et une humilité on peut produire l’inverse, on ne se rends souvent pas compte instantanément de cette force et des séquelles bonnes comme mauvaises que l’on peut instiller chez une autre âme.
    <3
    Wassalâm

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    • wa’aleyki salâm wa rahmatuLlâh Nûr !

      Clairement, on a très vite fait de se sentir meilleur que l’autre, plus accompli, plus craintif d’Allâh…

      Pour répondre à ton questionnement, la soeur dévoilée aurait pu être maghrébine et donc musulmane, au moins par « héritage ». On se reconnait entre nous, même sans voile. Là où ça aurait pu être confus, c’est si la soeur dévoilée avait été reconvertie, plus compliqué.

      Maintenant que j’y pense, le monologue de la voilée poourrait très bien -à quelques détails près- s’adresser à une non musulmane…

      Je n’ai ni voulu faire l’apologie de la jugée ou la condamnation de la jugeante. Le voile reste un commandement divin et quoi qu’il arrive, c’est pour Allah q’uon le porte, non pour les êtres humains.

      Wa feek al barakAllâh !

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  2. Mashallah, très beau texte; J’ai découvert il n’y a pas très longtemps ton blog et je suis agréablement surprise. Ce que tu soulèves dans ton texte est un gros problème de notre communauté.
    Pour qui se prend on pour s’estimer meilleur que d’autres. Chacun a son chemin spirituel, chacun a son rythme, certains ont besoin d’un peu plus de temps pour se retourner vers Dieu mais Seul Allah sait ce qu’il y a dans notre cœur.
    Ce que je reproche aujourd’hui à notre communauté, l’effet mimétisme. Tout ces principes religieux qui induit des signes visibles (voiles, barbes, ramadan …) sont très facile à respecter mais qu’en est il du cœur, de la sincérité de nos actes envers Dieu ? Qui ne s’est jamais caché du regard des gens mais s’en contre fiche de celui du seigneur….

    I’m not a lemming and i dont want want to be one’s …

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    • Merci pour ton retour.

      Au-delà de notre communauté, c’est un problème humain mais lorsqu’il touche des musulmans, le bât blesse, on n’a moins le droit à l’erreur… Et quand on est plus sensible au regard des gens qu’à celui d’Allâh on se dit « ouille »… Y a tellement de choses à reprocher à cette oummah qu’on en finirait pas, autant concentrer nos énergies sur ce qui opérera des changements !

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