Mais ce soir, elle n’a pas envie.


#.

« L’envie d’être regardée ne s’assouvit jamais dans le fait d’être regardée, au contraire, c’est un puits sans fond, quelque chose d’un peu vain…»
Marion Cotillard.

C’est l’histoire un peu triste d’une jeune femme qui n’a pas su faire plus que des sacrifices sur l’autel de l’apparence.

C o q u e t t e , elle l’est depuis toute petite. Depuis l’âge où elle put distinguer son « je » dans le reflet de la glace, elle prit part à la construction de l’image qu’elle lui renvoyait. Elle aimait coiffer ses cheveux d’un joli nœud, mettre ses chaussures vernies et sa jolie robe couleur framboise.

En grandissant, elle compris comment plaire. Là où elle vit, de fille à femme, on passe souvent très vite : Souligner ses formes, elle savait faire, attirer les regards, elle savait aussi, elle a appris.

Elle ressentait toujours la même satisfaction quand il s’agissait d’assombrir ses grands yeux amandes d’un joli trait noir. Relever ses pommettes d’une touche de corail, roser ses lèvres aux commissures rieuses.

Tous les jours, elle passait par la même routine teint, yeux, lèvres… Par des gestes quasi mécaniques, appris par cœur car répétés avec la ferveur d’une religieuse, elle révélait ses petits yeux amoindris de sa courte nuit en les transformant en cat eye, félins par mutation.

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Le challenge ultime et de tous les instants était de paraître naturelle malgré le travail fourni. Comme si elle possédait cette beauté factice. Comme si elle était maître ultime de cette dernière. Tout se jouait sur le détail, la précision subtile, l’ombre stratégique, la lumière éphémère, autant de tours de chapeau invisibles à l’œil non initié.

Et même si elle savait qui elle paraissait vraiment sans tous ces préparatifs, ça ne la dérangeait pas, elle ne relevait pas le paradoxe flagrant.

« Je suis fausse.»

N’est pas une réplique qui lui passe souvent par l’esprit. L’important était qu’on perçoive d’elle l’image qu’elle s’est elle-même construite de sa personne. On ? Amis ou inconnus, peu l’importait. Passants, boulangers, œil animé par le désir ou banal regard enfantin, quelques secondes distrait de sa sucette fraise-banane.

L’idéal semi-conscient était de retenir les regards intéressés même si elle s’en cachait dans ses mots, même si elle ne voulait pas aller plus loin, même si, à tous les coups, elle jouerait le rôle de la jeune femme désintéressée et ennuyée dès qu’un poisson un peu benêt mordra à l’hameçon. C’était pour le game, comme on dit. Et ses munitions étaient de taille. Élaborées par de doués marionnettistes, dotés de ficelles solides.

C’est ainsi qu’elle se sentait non pas exister mais être. Là est confinée la réalité-maquillée. Être irréprochable, parfaite, sans défaut apparent… Pour qu’on soit ébloui par le contenant et ainsi jeter aux oubliettes le contenu qui lui, tend à être fragile, en manque de self-estim.

« L’indigence, le labeur, les maternités, la maladie marquent, usent, tordent les corps, les plient, les voûtent, les rides précocement, là où l’aisance, l’oisiveté et la santé permettent de les entretenir, de les conserver plus frais, plus lisse et plus droits. Se dépose ou s’imprime dans la chair le texte de leur histoire, les stigmates de leurs origines, les empreintes de leur trajectoire, voire les indices de leur destinée…»
Philippe Perrot.

Elle avait une image fixe que le temps et ses aléas ne devait pas perturber. Les rides étaient anticipées par cette crème de jour, infusion de silicone pour ses pattes d’oies. La vie ne suivait pas son court, c’était le court qui dictait ou allait la vie, comment l’histoire qu’elle s’est créé devait être racontée.

« Une femme est encore plus belle quand elle ne le sait pas.» , disait l’autre.

Elle était b e l l e , elle. Elle le savait. On le lui avait dit par des mots ou un regard et pour cause, elle avait tout fait pour coller à l’affiche.

Le savoir faire d’un artisan se mesure à la dextérité avec laquelle il tire usage des outils du métier. Après des années à prendre possession des apparats de cette vie, elle était passée maître en la matière. Elle a quelques temps titubé, ne sachant pour quels outils opter, avec quel tact en user. Puis ses marques, elle prit. Jusqu’à s’installer confortablement dans chaque sphère de la fausseté.

Être belle ou ne pas l’être… Comment pouvait-on ne pas le savoir ? Elle n’avait pas compris de qu’elle beauté il s’agissait… Elle se disait, assez naïvement, dans un dernier effort d’interprétation :

« Quand on est belle, ça se voit, non ?»

Il y avait ce grand miroir à l’entrée, c’était son préféré.

Elle aimait vérifier l’image quil reflétait. Son monde n’était fait que de beaux reflets et elle voulait que son corps épouse l’un d’eux. Elle avait appris le langage des yeux : Elle savait reconnaître les regards, elle comprenait vite le désir éveillé par ses charmes.

Jamais elle ne s’aventurait en pleine foule sans vérifier l’image qu’il lui renvoyait. La vie sociale était pour elle un grand podium, une scène de théâtre grandeur nature. Elle aimait se raconter des histoires où elle faisait l’exclusivité, où tous les regards étaient retenus par son seul passage, où aucun d’eux ne résistait pendant que beaucoup d’entre elles la jalousaient. Où elle pouvait change à foison les composantes de son costume. Et une fois en pleine foule, il y avait un code à respecter, le code.

Les regards, on les sent toujours : ce petit moment où l’autre nous admire ou plutôt, admire l’image qu’on renvoie. Elle passait toujours la tête haute, le regard droit devant, il ne fallait jamais qu’elle croise leur trajectoire, il fallait paraître sur de soi, les joues creusées, la bouche pulpeuse. Parfois, elle s’accordait une œillade vers la source de cette admiration publique, juste pour se rassurer du niveau atteint.

Paraître… Petit verbe de quelques syllabes qui avait remplacé son être, l’éjectant en coulisse, prenant toute la place, aspirant tout efforts confondus. Incarnant sa geôle, faisant de lui le plus piteux des prisonniers. Lui donnant comme seule scène, seule liberté conditionnée, celle où la solitude lui rendait visite. Lui claquant ensuite la porte au nez pour qu’il cesse de grandir, d’évoluer, d’être beau, lui aussi.

« Qu’on cesse de le regarder !», clamait-il.

« Admirez moi ! Ne détournez pas vos regards de mes contours !», arguait-il.

Elle avait fait de ses marques de féminité le réceptacle de tous ses efforts.

Elle n’a pas su élever son cœur, n’a pas laissé son âme épouser d’autres couleurs.

Elle se sentait mal sans son masque, mise en danger, les fragilités en plein air.

Elle allait être vue telle qu’elle était vraiment, comme si elle sautait du lit en pleine foule.

Car elle aimait le plaisir que lui procurait l’effet produit. Elle ne voulait pas plus, elle n’avait pas plus grande ambition, elle voulait seulement être à travers ces regards, comme pour prouver sa valeur.

Mais ce soir, elle n’a pas envie.

Cette même décharge qu’elle pensait vitale, cette fois et comme souvent, la laissait vide.

Ce soir, elle a annulé ses rendez vous, a fait passer son téléphone pour mort.

Ce soir, elle a retiré ses bijoux, a troqué ses vêtements près du corps pour son pyjama des soirs de mélancolie. Son visage est vierge de tout artifice, son lit l’accueille par sa chaleur.

Ce soir, les joues nacrées par les larmes, elle posera sa tête sur l’oreiller et se mettra à rêver d’une vie où son corps ne fera pas l’exclusivité… Où on pourra l’aimer et l’apprécier malgré ses faiblesses, malgré ses défauts apparents ou pas. Où elle ne devra plus se cacher pour être parmi ces autres.

*

On veut toutes les mêmes courbes, les mêmes apparats, les mêmes hameçons pour être celle qui retient tous les regards… Et si pour être, il fallait finalement cesser de paraître ? En couper les ficelles ? Et si la beauté résidait dans la différence ?  Et si pour être belle, il fallait se rider de toutes ces tendances ?

S.

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5 réflexions sur “Mais ce soir, elle n’a pas envie.

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