Le joueur généreux.


as-Salâmou ‘aleïkoum wa rahmatuLLâh,

Au nom d’Allâh, le Miséricordieux, le Très Miséricordieux.

Après une longue pause pleine de rebondissements, nous sommes de retour, non pas pour vous jouer un mauvais tour mais avec quelque chose d’assez différent de ce que l’on peut rencontrer dans le domaine du rappel. Un petit indice ? Allons sans plus attendre à l’essentiel plutôt ! ( Nous ne sommes pas si cruelles )

Vous le connaissez surement, il a dû soit vous enchanter pendant vos jeunes et folles années lycéennes ou alors sérieusement vous souler. Je vous (re)présente, Charles Baudelaire, premier du nom ! Poète français, voici ce que l’on peut lire à son propos :

Baudelaire a conquis le public moderne grâce à un recueil de poèmes vraiment original : les fleurs du mal. Dans son acharnement à vouloir mettre à nu le mal, c’est-à-dire les faiblesses et turpitudes de ce monde, il donne « à la poésie un frisson nouveau« . Déchiré ( dans tous les sens du termes, voir « le poème du haschich » ou « un mangeur d’opium » ) mais lucide, il cherche par l’imagination un passage entre le réel et le surréel, refuge ultime et fragile du poète.

Sacré Charles ! :D

Du côté nord de la collaboration one way to ihsân, il plait beaucoup et c’est pour cela que j’ai choisi de reprendre ici ce texte datant de la fin du 18ième siècle et qui n’est pas étranger à nos convictions…

Le Joueur généreux


Hier, à travers la foule du boulevard, je me sentis frôlé par un Être mystérieux que j’avais toujours désiré connaître (1), et que je reconnus tout de suite, quoique je ne l’eusse jamais vu. Il y avait sans doute chez lui, relativement à moi, un désir analogue, car il me fit, en passant, un clignement d’œil significatif auquel je me hâtai d’obéir. Je le suivis attentivement, et bientôt je descendis derrière lui dans une demeure souterraine, éblouissante, où éclatait un luxe dont aucune des habitations supérieures de Paris ne pourrait fournir un exemple approchant. Il me parut singulier que j’eusse pu passer si souvent à côté de ce prestigieux repaire sans en deviner l’entrée. Là régnait une atmosphère exquise (2), quoique capiteuse, qui faisait oublier presque instantanément toutes les fastidieuses horreurs de la vie; on y respirait une béatitude sombre, analogue à celle que durent éprouver les mangeurs de lotus quand, débarquant dans une île enchantée, éclairée des lueurs d’une éternelle après-midi, ils sentirent naître en eux, aux sons assoupissants des mélodieuses cascades, le désir de ne jamais revoir leurs pénates, leurs femmes, leurs enfants, et de ne jamais remonter sur les hautes lames de la mer.

Il y avait là des visages étranges d’hommes et de femmes, marqués d’une beauté fatale, qu’il me semblait avoir vus déjà à des époques et dans des pays dont il m’était impossible de me souvenir exactement, et qui m’inspiraient plutôt une sympathie fraternelle que cette crainte qui naît ordinairement à l’aspect de l’inconnu. Si je voulais essayer de définir d’une manière quelconque l’expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d’yeux brillant plus énergiquement de l’horreur de l’ennui et du désir immortel de se sentir vivre.

Mon hôte et moi, nous étions déjà, en nous asseyant, de vieux et parfaits amis (3). Nous mangeâmes, nous bûmes outre mesure de toutes sortes de vins extraordinaires, et, chose non moins extraordinaire, il me semblait, après plusieurs heures, que je n’étais pas plus ivre que lui. Cependant le jeu, ce plaisir surhumain, avait coupé à divers intervalles nos fréquentes libations, et je dois dire que j’avais joué et perdu mon âme, en partie liée, avec une insouciance et une légèreté héroïques. L’âme est une chose si impalpable, si souvent inutile et quelquefois si gênante, que je n’éprouvai, quant à cette perte, qu’un peu moins d’émotion que si j’avais égaré, dans une promenade, ma carte de visite.

Nous fumâmes longuement quelques cigares dont la saveur et le parfum incomparables donnaient à l’âme la nostalgie de pays et de bonheurs inconnus, et, enivré de toutes ces délices, j’osai, dans un accès de familiarité qui ne parut pas lui déplaire, m’écrier, en m’emparant d’une coupe pleine jusqu’au bord: « A votre immortelle santé, vieux Bouc ! « 

Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. Sur ce sujet-là, Son Altesse ne tarissait pas en plaisanteries légères et irréfutables, et elle s’exprimait avec une suavité de diction et une tranquillité dans la drôlerie que je n’ai trouvées dans aucun des plus célèbres causeurs de l’humanité. Elle m’expliqua l’absurdité des différentes philosophies qui avaient jusqu’à présent pris possession du cerveau humain (4) et daigna même me faire confidence de quelques principes fondamentaux dont il ne me convient pas de partager les bénéfices et la propriété avec qui que ce soit. Elle ne se plaignit en aucune façon de la mauvaise réputation dont elle jouit dans toutes les parties du monde, m’assura qu’elle était, elle-même, la personne la plus intéressée à la destruction de la superstition, et m’avoua qu’elle n’avait eu peur, relativement à son propre pouvoir, qu’une seule fois, c’était le jour où elle avait entendu un prédicateur, plus subtil que ses confrères, s’écrier en chaire: « Mes chers frères, n’oubliez jamais, quand vous entendrez vanter le progrès des lumières, que la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas !  » (5)

Le souvenir de ce célèbre orateur nous conduisit naturellement vers le sujet des académies, et mon étrange convive m’affirma qu’il ne dédaignait pas, en beaucoup de cas, d’inspirer la plume, la parole et la conscience des pédagogues, et qu’il assistait presque toujours en personne, quoique invisible, à toutes les séances académiques. (6)

Encouragé par tant de bontés, je lui demandai des nouvelles de Dieu, et s’il l’avait vu récemment. Il me répondit, avec une insouciance nuancée d’une certaine tristesse: « Nous nous saluons quand nous nous rencontrons, mais comme deux vieux gentilshommes, en qui une politesse innée ne saurait éteindre tout à fait le souvenir d’anciennes rancunes.  » (7)

Il est douteux que Son Altesse ait jamais donné une si longue audience à un simple mortel, et je craignais d’abuser. Enfin, comme l’aube frissonnante blanchissait les vitres (8), ce célèbre personnage, chanté par tant de poètes et servi par tant de philosophes qui travaillent à sa gloire sans le savoir, me dit: « Je veux que vous gardiez de moi un bon souvenir, et vous prouver que Moi, dont on dit tant de mal, je suis quelquefois bon diable, pour me servir d’une de vos locutions vulgaires. Afin de compenser la perte irrémédiable que vous avez faite de votre âme, je vous donne l’enjeu que vous auriez gagné si le sort avait été pour vous, c’est-à-dire la possibilité de soulager et de vaincre, pendant toute votre vie, cette bizarre affection de l’Ennui, qui est la source de toutes vos maladies et de tous vos misérables progrès. Jamais un désir ne sera formé par vous, que je ne vous aide à le réaliser; vous régnerez sur vos vulgaires semblables; vous serez fourni de flatteries et même d’adorations; l’argent, l’or, les diamants, les palais féeriques, viendront vous chercher et vous prieront de les accepter, sans que vous ayez fait un effort pour les gagner; vous changerez de patrie et de contrée aussi souvent que votre fantaisie vous l’ordonnera; vous vous soûlerez de voluptés, sans lassitude, dans des pays charmants où il fait toujours chaud et où les femmes sentent aussi bon que les fleurs (9), – et caetera, et caetera…  » , ajouta-t-il en se levant et en me congédiant avec un bon sourire.

Si ce n’eût été la crainte de m’humilier devant une aussi grande assemblée, je serais volontiers tombé aux pieds de ce joueur généreux, pour le remercier de son inouïe munificence. Mais peu à peu, après que je l’eus quitté, l’incurable défiance rentra dans mon sein; je n’osais plus croire à un si prodigieux bonheur, et, en me couchant, faisant encore ma prière par un reste d’habitude imbécile, je répétais dans un demi-sommeil « Mon Dieu ! Seigneur, mon Dieu ! Faites que le diable me tienne sa parole ! » (10)

1* Pour celles qui ne l’ont pas directement compris, je casse le suspense car l’auteur parle de l’ennemi-ami à tous les fils et filles d’Adam, ‘alayhi salâm : Satan, la’anatuLLâh ‘alayh. La merveilleuse plume traduit la hâte qu’a l’humain à lui obéir quasi instantanément. Un clin d’oeil pour lui, une suggestion pour nous, et l’affaire est bouclée…

2* Atmosphère exquise nous dit-il… Qui nous emporte et nous fait oublier la réalité et le but de notre création : l’adoration d’Allâh. Voici le dessein de celui qui s’enfla d’orgueil devant la créature humaine : nous entrainer avec lui en remédiant à l’ennui par le divertissement qui, bientôt, suivi de la mort nous rendra vainqueur ou loser.

L’âme, de nature, raffole de ce qu’on voit comme bénéfique et…

« A réussi, certes celui qui la purifie.
Et est perdu, certes, celui qui la corrompt.« 

Sourate ach-Chams, versets 9-1.

Plus tard dans le texte, cet hôte atypique parlera de cet Ennui qui nous ronge et nous pousse à de plus en plus d’avancées technologiques sensées le contrer.

3* Depuis le temps qu’il exerce, il doit bien connaître l’humain et ses faiblesses. Et même à notre première rencontre, il n’hésita pas à faire la promesse d’acheter nos âmes en échange de ses fausses promesses :

« Par Ta puissance ! dit [Satan]. Je les séduirai assurément tous,
sauf Tes serviteurs élus parmi eux.« 

Sourate Sâd – versets 82,83.

La lucidité de ce poète me surprend à chaque lecture : on joue nos âmes, nos vies futures pour de vains plaisirs et en échange de peu de regrets.

Quelques vers de mise d’un poète musulman :

Lorsque Allâh me dira : «N’as tu pas honte de me désobéir
 et de dissimuler ton péché aux yeux de mes créatures mais de venir vers Moi avec ta désobéissance ?»

Comment donc pourrai-je répondre, malheur à moi !

Et qui pourra me défendre ce jour là ?

Je me divertis de temps à autre tout en retardant ma repentance,

 et j’oublie ce qu’il y a après la mort,
 me suffisant à cette vie d’ici bas, 

comme si la vie éternelle m’était garantie 
et que la mort n’allait jamais m’atteindre.

Et soudain la violente agonie me vint,
 qui donc m’en protégera ? 

J’ai scruté les visages, y en a-t-il un 
parmi eux qui se sacrifiera pour moi ?

4* Plusieurs fois dans le texte ( voir point 6 ), l’auteur nous explique indirectement que Satan n’est pas étranger à toutes les philosophies, parfois (souvent ?) à des années lumière de lacroyance pure en un Dieu unique.

5* Sans nul doute, sa plus belle victoire est de faire croire à l’humain qu’il n’existe pas. Ainsi, quelle facilité de corruption ! Plus besoin de remise en question, on lui obéit sans broncher, quel gain de temps rusé pour ce savant chimiste !

6* Voir point 4.

7* S’il oeuvre avec tant d’implication, c’est bien par vengeance. Il ne s’accorde aucun répit, nuit et jour il oeuvre.

Qu’en est-il de nous ?


« Prosternez-vous devant Adam ! »  Et ils se prosternèrent tous, à l’exception d’Iblis, qui refusa [de s’exécuter]. »

[Allah] dit : « Qu’est-ce qui t’empêche de te prosterner quand Je te l’ai commandé ? » Il répondit : « Je suis meilleur que lui : Tu m’as créé de feu, alors que Tu l’as créé d’argile ».

[Allah] dit : « Descends d’ici, Tu n’as pas à t’enfler d’orgueil ici. Sors, te voilà parmi les méprisés. »

« Accorde-moi un délai, dit (Satan) jusqu’au jour où ils seront ressuscités. »

[Allâh] dit : « Tu es de ceux à qui délai est accordé. »

« Puisque Tu m’as mis en erreur, dit [Satan], je m’assoirai pour eux sur Ton droit chemin, puis je les assaillirai de devant, de derrière, de leur droite et de leur gauche. Et, pour la plupart, Tu ne les trouveras pas reconnaissants. »

« Sors de là », dit (Allah) banni et rejeté. « Quiconque te suit parmi eux… de vous tous, J’emplirai l’Enfer ». »

Sourate al-A’la – versets 12 à 18.

8* Petit rappel d’un hadith relatif à la tombée de la nuit et ses conséquences :

D’après Jabir Ibn ‘Abd Allah, radhi Allâhu ‘anhu, le Prophète, sallaLLâh ‘alayhi wa salâm,  a dit :

« Lorsque le crépuscule arrive et que se répand l’obscurité, alors ne laissez pas sortir vos enfants car les shaytans se rassemblent à ce moment. Après qu’une heure ne se soit écoulée, alors laissez-les sortir. Fermez vos portes et invoquez le nom d’Allah, car Shaytan n’ouvre pas une porte fermée »

Bukharî.

« Ne laissez pas votre bétail et vos enfants circuler après le coucher du soleil et avant la disparition du crépuscule. Car les démons s’échappent après le coucher du soleil et avant la disparition du crépuscule. »

Muslim.

On se rend bien compte de cela, quand on voit les turpitudes que la nuit apportent. Qu’Allâh nous en préserve ! Notez la similitude entre une parole prophétique et les dires d’un poète…

9* Il nous promet monts et merveilles, en échange de l’association. Argent, femmes, célébrité, beauté éphémère… Tout ceci pour contrer l’ennui (état innaceptable pour un musulman) qui nous afflige et qu’on essaye par tous les moyens de détourner :

Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants
Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde; C’est l’Ennui!–L’œil chargé d’un pleur involontaire,
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
–Hypocrite lecteur,–mon semblable,–mon frère!

10* Contre toute attente, toutes ces promesses alléchantes pour quiconque désire la vie d’ici bas ont été balayées par ce rattachement à l’Unique pour qui l’invocation qui fonde cette merveilleuse chute nous prouve encore une fois une chose : Il n’y a que Dieu qui donne et qui reprend.

Même s’il a cru de tous son être à la promesse de Satan, il prie Dieu que ce dernier tienne parole : « Mon Dieu ! Seigneur, mon Dieu ! Faites que le diable me tienne sa parole ! »

Et pour conclure :

« Et lorsque Nous avons dit aux Anges : “Prosternez-vous devant Adam”, ils se prosternèrent, à l’exception d’Iblis, qui dit : “Me prosternerai-je devant quelqu’un que tu as créé d’argile ? ”

Il dit encore : “Vois-Tu ? Celui que Tu as honoré au-dessus de moi, si Tu me donnais du répit jusqu’au Jour de la Résurrection ; j’éprouverai, certes sa descendance, excepté un petit nombre [parmi eux]”.

Et [Allâh] dit : “Va-t-en ! Quiconque d’entre eux te suivra… votre sanction sera l’Enfer, une ample rétribution.

Excite, par ta voix, ceux d’entre eux que tu pourras, rassemble contre eux ta cavalerie et ton infanterie, associe-toi à eux dans leurs biens et leurs enfants et fais-leur des promesses”. Or, le Diable ne leur fait des promesses qu’en tromperie.

Quant à Mes serviteurs, tu n’as aucun pouvoir sur eux”. Et ton Seigneur suffit pour les protéger !« 

Étonnant l’être humain… :)

Stay tuned !

Publicités

2 réflexions sur “Le joueur généreux.

  1. Bel article. Comme me l’a fait remarquer encore une fois un frère l’autre jour : « si l’intelligence était la clé, Einstein serait un bon musulman. Mais c’est Dieu qui ouvre les poitrines et lui donne de quoi se nourrir.  »
    Salam!

    J'aime

Des choses à dire ? BismiLlâh !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s